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Accident de la vie

Morsure de chien : responsabilité du propriétaire en droit

Morsure de chien : responsabilité de plein droit du propriétaire (art. 1243 CC), rôle de l'assurance RC et postes d'indemnisation reconnus en 2024.

Par La Gazette des Victimes · Relu par Me Sharon Bensemhoun-Gonzalez, avocate au Barreau de Toulouse | | 7 min de lecture

En bref : La morsure de chien engage la responsabilité de plein droit du propriétaire ou du gardien de l’animal en vertu de l’article 1243 du Code civil — sans qu’il soit nécessaire de démontrer la moindre faute. L’indemnisation de la victime couvre l’ensemble des préjudices corporels reconnus par la nomenclature Dintilhac, qu’ils soient patrimoniaux ou extrapatrimoniaux. L’assurance responsabilité civile du propriétaire constitue le canal habituel de prise en charge.


Définition juridique

L’article 1243 du Code civil : une responsabilité sans faute

Le fondement textuel de la responsabilité liée aux animaux est l’article 1243 du Code civil (anciennement art. 1385 avant l’ordonnance du 10 février 2016). Son libellé est sans ambiguïté :

« Le propriétaire d’un animal, ou celui qui s’en sert, pendant qu’il est à son usage, est responsable du dommage que l’animal a causé, soit que l’animal fût sous sa garde, soit qu’il se fût égaré ou échappé. »

Ce texte institue une responsabilité objective, c’est-à-dire indépendante de toute faute de comportement du propriétaire ou du gardien. Il suffit que le dommage ait été causé par l’animal — qu’il soit en laisse, en liberté surveillée, ou même fugitif — pour que la responsabilité soit engagée. Ce régime déroge au droit commun de la responsabilité civile fondé sur la faute (art. 1240 CC) et place la victime dans une position probatoire favorable : elle n’a qu’à établir le lien de causalité entre l’acte de l’animal et le dommage subi.

La notion de « gardien » : propriétaire et usager

L’article 1243 CC désigne deux personnes susceptibles d’être responsables : le propriétaire et celui qui se sert de l’animal. La Cour de cassation a précisé cette dualité : dès lors qu’une personne exerce sur l’animal les pouvoirs d’usage, de direction et de contrôle — critères classiques de la garde — elle assume la responsabilité, quand bien même elle n’en serait pas propriétaire (Civ. 2e, 15 novembre 1984). Ainsi, le promeneur qui garde temporairement le chien d’un voisin endosse la qualité de gardien pendant la durée de cette garde.

Les causes d’exonération : un domaine étroit

La jurisprudence de la deuxième chambre civile de la Cour de cassation reconnaît deux causes d’exonération : la force majeure (événement imprévisible, irrésistible et extérieur) et la faute exclusive de la victime. Cette dernière exige que le comportement de la victime soit la cause exclusive et non simplement concurrente du dommage. Une faute partielle de la victime — par exemple une provocation de l’animal — peut réduire le montant de l’indemnisation par application du partage de responsabilité, sans l’exclure entièrement. L’acceptation des risques, jadis invoquée notamment dans le milieu sportif, n’est plus une cause d’exonération autonome depuis la réforme du droit des obligations de 2016.


Mécanisme et application

Le canal de l’assurance responsabilité civile

En pratique, la responsabilité du propriétaire d’un chien est couverte par la garantie responsabilité civile incluse dans la quasi-totalité des contrats multirisque habitation (MRH). Cette garantie, souscrite obligatoirement ou optionnellement selon les contrats, prend en charge les dommages corporels, matériels et immatériels causés à des tiers par l’animal du souscripteur ou de ses proches.

La déclaration de sinistre auprès de l’assureur du responsable déclenche l’ouverture d’un dossier d’indemnisation. L’assureur mandate un médecin expert pour évaluer les préjudices corporels de la victime. Cette expertise médicale est conduite selon la nomenclature Dintilhac (rapport remis au groupe de travail du Conseil national de l’aide aux victimes en 2005, devenu la référence doctrinale et jurisprudentielle en matière de préjudices corporels).

Les postes de préjudice reconnus

La nomenclature Dintilhac distingue deux grandes familles de préjudices :

Préjudices patrimoniaux

PosteNature
Dépenses de santé actuelles (DSA)Frais médicaux, chirurgicaux, pharmaceutiques non remboursés
Dépenses de santé futures (DSF)Soins prévisibles et séquellaires (chirurgie réparatrice, suivi psychologique)
Pertes de gains professionnels actuels (PGPA)Revenus non perçus pendant l’arrêt de travail
Pertes de gains professionnels futurs (PGPF)Incidence sur la capacité de travail à long terme
Assistance par tierce personne (ATP)Aide humaine nécessitée par les séquelles
Frais diversFrais de transport, d’adaptation du logement, etc.

Préjudices extrapatrimoniaux

PosteNature
Déficit fonctionnel temporaire (DFT)Limitation d’activités pendant la phase de soins
Souffrances endurées (SE)Douleurs physiques et psychiques (échelle de 1 à 7)
Préjudice esthétique temporaire (PET)Altération de l’apparence pendant les soins
Déficit fonctionnel permanent (DFP)Séquelles définitives évaluées en taux d’IPP
Préjudice esthétique permanent (PEP)Cicatrices, défigurations durables
Préjudice d’agrément (PA)Impossibilité de pratiquer certaines activités de loisir
Préjudice sexuel et d’établissementDans les cas graves avec séquelles importantes

Des exemples factuels neutres d’application jurisprudentielle

La cour d’appel de Paris a, dans plusieurs décisions, appliqué ce régime à des morsures en contexte familial ou de voisinage, allouant à la victime des indemnités couvrant l’intégralité des postes patrimoniaux et extrapatrimoniaux. Dans un arrêt de la cour d’appel de Lyon (chambre civile, 2019), une victime mordue au visage s’est vu allouer notamment un préjudice esthétique permanent coté 3/7 et un préjudice d’agrément au titre de la pratique sportive rendue douloureuse. Le juge a appliqué l’article 1243 CC sans exiger aucune démonstration de faute du propriétaire.


Repères chiffrés

Les données chiffrées disponibles en matière de morsures de chien émanent principalement des organismes de santé publique et des barèmes de référence utilisés par les juridictions.

Données épidémiologiques et assurantielles

Selon Santé publique France (rapport de surveillance des morsures, données 2022), environ 500 000 personnes sont mordues par un chien chaque année en France, dont approximativement 60 000 nécessitent une prise en charge aux urgences. Ces chiffres placent la morsure de chien parmi les accidents de la vie courante les plus fréquents, et donc parmi les sinistres RC les plus courants déclarés aux assureurs MRH.

Fourchettes d’indemnisation indicatives selon la gravité

Les barèmes indicatifs ci-dessous sont tirés des référentiels indicatifs publiés par la Cour de cassation (rapport annuel 2023 sur les dommages corporels) et du référentiel ONIAM applicable par analogie aux préjudices comparables :

Gravité des séquellesDFP indicatifIndemnisation globale indicative
Légère (cicatrice mineure, sans séquelle fonctionnelle)0 %500 € à 3 000 € (SE + PET/PEP)
Modérée (cicatrice visible, légère limitation)1 % à 5 %3 000 € à 15 000 €
Significative (atteinte nerveuse, cicatrice importante au visage)5 % à 15 %15 000 € à 50 000 €
Grave (perte de membre partielle, atteinte fonctionnelle sévère)> 15 %50 000 € à 150 000 € et plus

Ces fourchettes sont indicatives et dépendent de l’âge de la victime, de son activité professionnelle, de l’évaluation médicale du taux de DFP et des circonstances propres à chaque dossier. Le référentiel Mornet (publié par le Tribunal judiciaire de Paris, édition 2023) constitue également une source de référence fréquemment citée par les juridictions franciliennes pour l’évaluation des postes extrapatrimoniaux.

Le DFT : une indemnisation journalière encadrée

Le déficit fonctionnel temporaire est indemnisé selon un taux journalier dont le référentiel Mornet 2023 situe la valeur courante entre 25 € et 30 € par jour pour un déficit total (classe IV ou V selon la classification médicale), avec une réduction proportionnelle pour les déficits partiels.


Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la responsabilité du fait des animaux en droit français ?

L'article 1243 du Code civil pose une responsabilité de plein droit : le propriétaire d'un animal — ou celui qui s'en sert — est responsable du dommage que cet animal a causé, que l'animal fût sous sa garde ou qu'il se fût égaré. Il n'est pas nécessaire de prouver une faute du gardien ; la seule survenance du dommage causé par l'animal suffit à engager sa responsabilité.

Comment le mécanisme d'indemnisation fonctionne-t-il après une morsure de chien ?

La victime s'adresse à l'assureur du propriétaire du chien (généralement la garantie responsabilité civile de son contrat multirisque habitation). L'assureur mandate un médecin expert pour évaluer les préjudices corporels selon la nomenclature Dintilhac. L'offre d'indemnisation porte sur les postes patrimoniaux (dépenses de santé, pertes de revenus, frais divers) et extrapatrimoniaux (déficit fonctionnel temporaire, souffrances endurées, préjudice esthétique). En cas de litige sur le quantum, la voie judiciaire est ouverte.

Quelles sont les causes d'exonération reconnues par la jurisprudence pour le propriétaire d'un chien mordeur ?

La jurisprudence de la Cour de cassation (notamment Civ. 2e, 4 février 1982, puis confirmations ultérieures) reconnaît deux causes d'exonération : la faute exclusive de la victime et la force majeure. La provocation intentionnelle de l'animal par la victime peut constituer une faute partielle réduisant l'indemnisation, sans l'exclure totalement si le dommage était prévisible. L'acceptation des risques n'est plus une cause d'exonération générale depuis la réforme de 2016.

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