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Droit pratique

Victimes indirectes : quels droits à indemnisation pour les proches ?

Préjudice d'affection, troubles d'existence, frais des proches : ce que le droit français reconnaît aux victimes indirectes selon la nomenclature Dintilhac.

Par La Gazette des Victimes · Relu par Me Sharon Bensemhoun-Gonzalez, avocate au Barreau de Toulouse | | 6 min de lecture

En bref : En droit français de l’indemnisation corporelle, les proches d’une victime directe disposent de droits propres à réparation, regroupés sous la notion de « victimes indirectes » ou « victimes par ricochet ». La nomenclature Dintilhac (2005) structure ces droits en plusieurs postes distincts, applicables tant en cas de décès qu’en cas de survie avec handicap grave.


Définition juridique

La victime par ricochet : un sujet de droit à part entière

Le droit français de la responsabilité civile, fondé sur l’article 1240 du Code civil, ouvre un droit à réparation à toute personne justifiant d’un préjudice certain, direct et personnel. Cette formule, dégagée par la jurisprudence de la Cour de cassation au fil du XXͤ siècle, constitue le socle de l’indemnisation des victimes indirectes.

Le terme « victime par ricochet » désigne la personne qui souffre d’un préjudice propre en raison du dommage subi par un tiers — la victime directe. Ce préjudice n’est pas le reflet du préjudice de la victime directe : il est autonome et personnel. La Cour de cassation l’a rappelé avec constance, notamment dans un arrêt de principe de la deuxième chambre civile (Civ. 2e, 23 mai 1977) : le proche ne se substitue pas à la victime, il fait valoir ses propres droits.

En matière d’accidents de la circulation, la loi du 5 juillet 1985 dite loi Badinter consacre explicitement ces droits : les proches de la victime directe disposent d’un recours direct contre l’assureur du responsable, indépendamment de l’action de la victime elle-même.

La nomenclature Dintilhac : le cadre de référence

Le rapport du groupe de travail présidé par Jean-Pierre Dintilhac, remis en 2005 et adopté comme référence pratique par la quasi-totalité des cours d’appel françaises, identifie plusieurs postes de préjudice spécifiques aux victimes indirectes, organisés selon que la victime directe est décédée ou survit à ses blessures.


Mécanisme et application

En cas de décès de la victime directe

Lorsque la victime directe décède des suites de l’accident, ses proches peuvent faire valoir les postes suivants.

Le préjudice d’affection

C’est le poste central de l’indemnisation des proches en cas de décès. Il répare la souffrance morale éprouvée à la suite de la disparition d’un être cher. La nomenclature Dintilhac l’identifie comme un poste autonome, distinct du préjudice moral général.

Sont a priori éligibles : le conjoint ou partenaire de PACS, le concubin notoire (dont la relation est établie et stable), les enfants, les parents, les frères et sœurs. La jurisprudence a également admis, dans des circonstances particulières, des tiers sans lien de parenté — grands-parents, beaux-parents — dès lors que la réalité et l’intensité du lien affectif sont démontrées.

Les préjudices économiques des proches

La perte de la victime directe peut engendrer un préjudice économique pour certains proches qui dépendaient financièrement d’elle. Ce poste concerne notamment le conjoint ou concubin qui bénéficiait des revenus du défunt, ou encore les enfants mineurs privés d’une contribution alimentaire. Ce préjudice, distinct du préjudice d’affection, s’évalue sur la base des ressources perdues, de la durée probable de la dépendance et de la situation patrimoniale globale du foyer.

Les frais divers des proches

Les dépenses exposées personnellement par les proches à l’occasion du décès — frais de déplacement pour se rendre au chevet de la victime, frais d’obsèques — sont également indemnisables en tant que préjudice patrimonial direct, sur justificatifs.


En cas de survie de la victime directe avec un handicap grave

La situation est juridiquement plus complexe, car les droits des proches s’articulent avec ceux de la victime directe elle-même.

Le préjudice d’affection des proches de victimes survivantes

La nomenclature Dintilhac reconnaît que la vision quotidienne de la souffrance et du handicap d’un proche constitue, pour la famille, une source de douleur morale indemnisable. Ce poste est évalué au regard de la gravité du handicap, de la proximité affective et de la durée prévisible de la situation.

Les troubles dans les conditions d’existence et le préjudice d’accompagnement

Lorsque le proche partage le quotidien de la victime directe lourdement handicapée, il subit des perturbations concrètes et durables dans son mode de vie : réorganisation familiale, renoncement à des activités professionnelles ou personnelles, charge psychologique de l’aide permanente. Ce poste, parfois désigné sous le terme de « préjudice d’accompagnement », est distinct du préjudice d’affection : il est de nature à la fois morale et situationnelle.

La perte de revenus du conjoint ou du proche aidant

Lorsqu’un proche — conjoint, parent — réduit ou cesse son activité professionnelle pour assurer l’aide et l’assistance de la victime directe, la perte de revenus qui en résulte constitue un préjudice patrimonial indemnisable. Ce poste est strictement personnel au proche aidant et s’évalue sur la différence entre les revenus antérieurs et les revenus effectivement perçus pendant la période d’aide, sur justificatifs (bulletins de salaire, attestations employeur, déclarations fiscales).


Repères chiffrés

Les montants ci-dessous sont issus des barèmes indicatifs publiés par la doctrine et les études de jurisprudence, notamment les rapports annuels du Fonds de Garantie des Assurances Obligatoires (FGAO) et les publications du Groupement des Associations des Personnes Accidentées de la Route (GAPAR), ainsi que des analyses du cabinet Mornet compilant la jurisprudence des cours d’appel françaises. Ils sont indicatifs : chaque juridiction apprécie souverainement le quantum.

Lien avec la victimePréjudice d’affection (décès) — fourchette indicativePréjudice d’affection (survie grave) — fourchette indicative
Conjoint / partenaire PACS25 000 € – 35 000 €15 000 € – 25 000 €
Enfant (perte d’un parent)20 000 € – 30 000 €10 000 € – 20 000 €
Parent (perte d’un enfant)20 000 € – 30 000 €10 000 € – 20 000 €
Frère / sœur8 000 € – 15 000 €5 000 € – 10 000 €
Concubin notoire20 000 € – 30 000 €12 000 € – 22 000 €

Sources : Mornet, « L’indemnisation du dommage corporel », édition 2023 ; rapports FGAO 2022-2023. Ces fourchettes reflètent la jurisprudence médiane des cours d’appel ; certaines juridictions accordent des montants sensiblement supérieurs dans des circonstances aggravées.

Ces montants ne comprennent pas les préjudices économiques (perte de revenus, frais divers), dont l’évaluation est strictement individuelle et repose sur des pièces justificatives.

Il convient de souligner que la loi du 21 décembre 2006 a introduit un doublement des intérêts moratoires en cas d’offre insuffisante de l’assureur, mécanisme qui s’applique également aux victimes indirectes dans le cadre de la loi Badinter.


Pour aller plus loin

Les concepts abordés dans cet article s’inscrivent dans un ensemble plus vaste de mécanismes d’indemnisation corporelle traités par La Gazette des Victimes :

  • La nomenclature Dintilhac : présentation générale — architecture complète des postes de préjudice en droit français
  • Le déficit fonctionnel permanent (DFP) : définition et barèmes — poste central de l’indemnisation de la victime directe survivante
  • L’assistance par tierce personne (ATP) : comment ce poste est évalué — mécanisme distinct mais articulé avec les droits des proches aidants
  • La loi Badinter du 5 juillet 1985 : champ d’application et procédure d’offre — cadre légal qui structure les droits des proches en matière d’accidents de la circulation

Questions fréquentes

Qui est reconnu comme victime indirecte en droit français de l'indemnisation ?

La notion de victime indirecte, ou « victime par ricochet », désigne toute personne qui subit un préjudice personnel du fait du dommage causé à une victime directe. Le droit français ne dresse pas une liste exhaustive : la jurisprudence reconnaît le conjoint, le partenaire de PACS, le concubin notoire, les ascendants, les descendants et, dans certaines circonstances, la fratrie ou des proches sans lien de parenté dès lors que le lien affectif est établi et le préjudice certain.

Qu'est-ce que le préjudice d'affection en droit de l'indemnisation corporelle ?

Le préjudice d'affection est un poste autonome de la nomenclature Dintilhac (rapport du groupe de travail présidé par Jean-Pierre Dintilhac, 2005). Il correspond à la souffrance morale éprouvée par un proche à la suite du décès ou de la blessure grave de la victime directe. Il est distinct du préjudice moral général : il vise spécifiquement la douleur liée à la perte ou à l'altération du lien affectif. Les juridictions françaises en apprécient le quantum au cas par cas, en tenant compte de la nature et de l'intensité du lien.

Quelle est la base juridique de l'indemnisation des victimes indirectes en France ?

L'indemnisation des victimes indirectes repose sur l'article 1240 du Code civil (anciennement art. 1382), qui ouvre un droit à réparation à toute personne justifiant d'un préjudice certain, direct et personnel causé par la faute d'autrui. En matière d'accidents de la circulation, la loi Badinter du 5 juillet 1985 organise spécifiquement les droits des proches. La nomenclature Dintilhac, bien que non contraignante, structure la pratique judiciaire et amiable depuis 2005 et est reprise par la très grande majorité des cours d'appel.

Comment fonctionne la distinction entre préjudice d'affection en cas de décès et en cas de survie de la victime directe ?

La nomenclature Dintilhac distingue deux situations. En cas de décès, le préjudice d'affection des proches est évalué de façon autonome et généralement plus élevé, car la perte est définitive. En cas de survie de la victime directe avec un handicap grave, les proches peuvent également prétendre à un préjudice d'affection, parfois qualifié de « préjudice d'affection des proches de victimes survivantes » ; ils peuvent par ailleurs se voir reconnaître un préjudice d'accompagnement (troubles dans les conditions d'existence liés à la prise en charge quotidienne de la victime) ainsi que des frais divers exposés personnellement.

Que couvre le poste « préjudice d'accompagnement » de la nomenclature Dintilhac pour les proches ?

Le préjudice d'accompagnement, parfois intégré aux « troubles dans les conditions d'existence des proches », désigne les perturbations concrètes subies par un proche qui partage le quotidien de la victime directe survivante gravement atteinte : modification de l'organisation familiale, renoncement à des activités professionnelles ou de loisirs, charge psychologique et physique de l'aide apportée. Il s'évalue sur la durée effective de cet accompagnement et diffère du préjudice d'affection, qui est d'ordre strictement moral.

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