Accident médical

Extraction dentaire ratée : comment obtenir une expertise en référé

Extraction de dent de sagesse ratée avec douleurs neuropathiques. Le TJ de Grasse ordonne une expertise judiciaire en référé. Guide pratique pour les victimes d'erreurs dentaires.

Par La Gazette des Victimes · Vérifié par des avocats et spécialistes du droit | | 5 min de lecture

Source : Tribunal judiciaire de Grasse

En bref : Le TJ de Grasse ordonne en référé une expertise judiciaire après une extraction de dent de sagesse ayant entraîné des douleurs neuropathiques, une infection et une limitation de l’ouverture buccale. La patiente, en arrêt de travail prolongé, obtient la désignation d’un expert ORL hors département pour évaluer la responsabilité du chirurgien maxillo-facial. Un cas concret qui illustre la procédure d’expertise en référé pour erreur médicale dentaire.

Les faits : une extraction de dent de sagesse aux lourdes conséquences

En septembre 2024, une femme de 49 ans consulte un chirurgien maxillo-facial et stomatologue pour une apnée du sommeil. Le praticien lui conseille une ostéotomie (chirurgie correctrice des mâchoires) et propose, en préalable, d’extraire la dent 18 — une dent de sagesse incluse.

L’intervention d’extraction a lieu le 17 février 2025. Elle se solde par un échec : la dent n’est pas extraite. Les suites sont désastreuses :

  • Infection post-opératoire
  • Limitation de l’ouverture buccale persistante
  • Douleurs neuropathiques sur le territoire du nerf infra-orbitaire et des nerfs alvéolaires supérieurs
  • Hypoesthésie (perte partielle de sensibilité) de la face

Plus de dix mois après l’intervention, la patiente est toujours en soins : traitement de fond pour la douleur, injections de botox dans les masséters et temporaux, perfusions de lidocaïne, kinésithérapie et suivi psychologique. Elle est en arrêt de travail pour une affection reconnue de longue durée.

La procédure en référé : obtenir une expertise avant le procès

Pourquoi le référé ?

La patiente a réclamé en vain son dossier médical et les coordonnées de l’assurance du praticien. Face à ce blocage, elle saisit le juge des référés du TJ de Grasse sur le fondement de l’article 145 du Code de procédure civile :

« S’il existe un motif légitime de conserver ou d’établir avant tout procès la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d’un litige, les mesures d’instruction légalement admissibles peuvent être ordonnées à la demande de tout intéressé. »

Cette procédure permet d’obtenir rapidement une expertise médicale judiciaire sans attendre le jugement au fond. C’est la voie privilégiée en matière de responsabilité médicale, car l’expertise technique est indispensable pour :

  • Déterminer si les soins ont été conformes aux règles de l’art
  • Établir le lien de causalité entre l’intervention et les dommages
  • Évaluer les préjudices selon la nomenclature Dintilhac

La position du praticien et de son assureur

Le chirurgien et son assureur (SÀ l’Equité, venant aux droits de La Médicale) ne s’opposent pas à l’expertise, mais formulent des réserves importantes :

  • Ils contestent toute faute en lien de cause à effet avec les préjudices allégués
  • Ils rappellent que l’article L.1142-1 du Code de la santé publique exige la démonstration d’une faute pour engager la responsabilité d’un professionnel de santé libéral (contrairement aux établissements de santé où la responsabilité sans faute s’applique pour les infections nosocomiales)
  • Ils demandent un expert de la même spécialité que le praticien (chirurgien maxillo-facial)
  • Ils souhaitent que les frais soient à la charge exclusive de la demanderesse

La décision du juge des référés

Le juge accueille la demande d’expertise en relevant que la patiente produit suffisamment d’éléments (compte rendu opératoire, certificats médicaux, courrier d’allocation AAH) pour établir un motif légitime. Ces éléments ne démontrent pas une faute à ce stade, mais ils « démontrent que Madame [A] a subi une intervention pratiquée par [le chirurgien], à la suite de laquelle son état s’est aggravé ».

Le juge désigne un expert ORL exerçant à l’Hôpital de la Conception à Marseille — hors du département des Alpes-Maritimes — pour garantir l’impartialité dans cette affaire de responsabilité médicale.

La mission d’expertise : ce que l’expert devra examiner

L’ordonnance détaille une mission exhaustive qui couvre tous les aspects de la prise en charge :

Axe d’investigationObjectif
Conformité des soinsLes soins étaient-ils attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science ?
Lien de causalitéLes lésions sont-elles en relation directe et certaine avec l’intervention ?
Information préalableLa patiente a-t-elle été informée des risques encourus ?
Infection nosocomialeL’infection a-t-elle un caractère nosocomial ? Les mesures d’hygiène étaient-elles respectées ?
Aléa thérapeutiqueL’accident peut-il relever d’un aléa thérapeutique (accident médical non fautif) ?
Évaluation des préjudicesLiquidation selon la nomenclature Dintilhac (tous postes)

Le point sur les frais

  • Provision de consignation : 3 000 EUR à la charge de la demanderesse
  • Dépens : à la charge de la demanderesse (les défendeurs à une demande d’expertise ne sont pas des « parties perdantes »)
  • Article 700 : rejeté pour la même raison

Ce point est important à comprendre : en référé-expertise, même si le juge ordonne l’expertise, les frais restent généralement à la charge du demandeur. Ce n’est qu’au stade du jugement au fond, si la faute est retenue, que ces frais seront remboursés.

Les points clés pour les victimes d’erreurs dentaires

Responsabilité du praticien libéral vs établissement

Contrairement aux infections nosocomiales en établissement de santé (responsabilité sans faute), la mise en cause d’un praticien libéral exige la preuve d’une faute (art. L.1142-1-I al.1 du Code de la santé publique). C’est précisément l’objet de l’expertise ordonnée.

Les fautes possibles en matière d’extraction dentaire incluent :

  • Faute technique : geste opératoire non conforme aux règles de l’art
  • Défaut d’information : absence d’information sur les risques (lésion nerveuse, infection)
  • Indication opératoire contestable : nécessité réelle de l’extraction
  • Défaut de suivi : prise en charge insuffisante des complications

Comment se préparer à une expertise dentaire

  1. Rassemblez votre dossier médical complet : panoramique dentaire, scanner, compte rendu opératoire, ordonnances
  2. Consultez un avocat spécialisé avant l’expertise pour comprendre vos droits
  3. Faites-vous assister par un médecin-conseil de partie lors de l’expertise — c’est votre droit et c’est essentiel pour un examen équilibré
  4. Tenez un journal de vos douleurs, traitements et limitations depuis l’intervention
  5. Conservez tous les justificatifs de frais (traitements, déplacements, arrêts de travail)

Pour aller plus loin


Les informations contenues dans cet article sont fournies à titre informatif et ne constituent pas un conseil juridique personnalisé. Chaque situation est unique : consultez un avocat spécialisé en dommage corporel pour une analyse adaptée à votre cas.

Questions fréquentes

Peut-on obtenir une expertise judiciaire après une extraction dentaire ratée ?

Oui. Le juge des référés peut ordonner une expertise médicale sur le fondement de l'article 145 du Code de procédure civile, s'il existe un motif légitime d'établir la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige. Il suffit de démontrer que l'intervention a aggravé votre état : infection, lésion nerveuse, douleurs persistantes. Le juge n'a pas besoin de constater une faute à ce stade — l'expertise sert précisément à l'établir.

Quelles sont les complications possibles après une extraction de dent de sagesse ?

Les principales complications sont : les lésions nerveuses (nerf alvéolaire inférieur, nerf lingual) provoquant une perte de sensibilité ou des douleurs neuropathiques, les infections post-opératoires, la limitation de l'ouverture buccale (trismus), les alvéolites sèches, et plus rarement les fractures de la mandibule. Si ces complications persistent au-delà de quelques semaines, elles peuvent être le signe d'une faute technique ou d'un défaut d'information préalable.

Qui paie les frais d'expertise en référé pour une erreur dentaire ?

L'expertise est généralement ordonnée aux frais avancés du demandeur (la victime), qui doit consigner une provision auprès du tribunal (entre 1 500 et 5 000 EUR selon la complexité). Toutefois, si l'expert conclut à une faute du praticien et que le tribunal condamne celui-ci au fond, les frais d'expertise sont remboursés. Les bénéficiaires de l'aide juridictionnelle peuvent obtenir l'avance des frais par le Trésor Public.

Faut-il un expert dentiste ou un expert d'une autre spécialité ?

Pour une extraction de dent de sagesse réalisée par un chirurgien maxillo-facial, le juge peut désigner un expert ORL ou un chirurgien maxillo-facial. Dans l'ordonnance du TJ de Grasse, le juge a désigné un expert ORL exerçant hors du département (Alpes-Maritimes) pour garantir l'impartialité. Les défendeurs avaient d'ailleurs demandé un expert de la même spécialité que le praticien mis en cause.

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