Droit pratique

Angoisse de mort imminente : un nouveau préjudice reconnu

La Cour de cassation consacre l'indemnisation du préjudice d'angoisse de mort imminente même sans décès de la victime. Analyse de l'arrêt du 22 janvier 2026.

Indemnisation accordée

Non precise (renvoi)

Cour de cassation, 2e chambre civile, 22 janvier 2026, n° 24-16.084

Par La Gazette des Victimes | | 9 min de lecture

Source : Cour de cassation

En bref : Par un arrêt du 22 janvier 2026 (n 24-16.084), la Cour de cassation consacre le préjudice d’angoisse de mort imminente comme un poste autonome indemnisable même si la victime a survecu. Ce préjudice est reconnu des lors que la victime a subi une atteinte ou menace suffisamment grave pour envisager légitimement sa propre mort et qu’elle en avait conscience. L’affaire concernait une famille agressees à domicile par trois individus masques qui les avaient ligotes et menaces de les bruler vifs.

Une décision majeure pour les victimes d’agressions violentes

La Cour de cassation vient de rendre le 22 janvier 2026 une décision historique qui reconnaît expressement l’existence d’un préjudice specifique : l’angoisse de mort imminente. Cette décision casse un arrêt de la cour d’appel de Rennes qui avait refuse d’indemniser ce préjudice au motif que les victimes n’etaient pas decedees.

Cette jurisprudence est capitale car elle consacre l’indemnisation d’une souffrance psychologique extrême vecue par les victimes d’agressions ou d’accidents graves, même lorsqu’elles ont survecu.

Les faits : une agression d’une extrême violence

En l’espèce, M. C., restaurateur, a été victime d’une agression particulièrement traumatisante à son domicile. Trois individus masques l’ont attaque devant chez lui, le frappant violemment au visage avec une crosse de fusil. Les agresseurs ont ensuite penetre dans le domicile familial ou se trouvaient son épouse, Mme C., et leurs deux enfants mineurs, Y. et J., ages respectivement de huit et quatre ans.

Les circonstances de l’agression revelent une cruaute exceptionnelle : les deux parents ont été ligotes sous les yeux de leurs enfants, menaces de mort a de multiples reprises, recouverts d’un drap puis asperges d’un liquide que les agresseurs presentaient comme du petrole. Ces derniers leur ont affirme qu’ils allaient les bruler vifs et incendier leur maison. En réalité, il s’agissait d’eau de javel, mais les victimes ne pouvaient évidemment pas le savoir.

Les agresseurs n’ont jamais été identifies, ce qui a conduit la famille C. a saisir la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI) pour obtenir réparation de leurs préjudices auprès du Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions (FGTI).

Le refus initial d’indemniser l’angoisse de mort imminente

La cour d’appel de Rennes, dans son arrêt du 15 mai 2024, avait refuse d’indemniser le préjudice d’angoisse de mort imminente invoque par la famille C. Son raisonnement reposait sur une interprétation restrictive de ce poste de préjudice.

Selon la cour d’appel, le préjudice d’angoisse de mort imminente correspondrait exclusivement a “la souffrance extrême subie par la victime entre l’accident et son décès du fait de la conscience de sa mort imminente”. Pour les juges d’appel, ce préjudice ne pouvait donc être constitue que “pour la période posterieure à l’accident jusqu’au décès”.

En conséquence, la cour d’appel avait considere que, “en depit de son extrême gravité”, l’agression “n’avait pas été mortelle” et avait donc deboute les victimes de leur demande d’indemnisation au titre de ce poste specifique.

Cette interprétation excluait mecaniquement toute indemnisation de l’angoisse de mort imminente pour les victimes ayant survecu, aussi terrible qu’ait pu être leur expérience.

La censure de la Cour de cassation : une évolution majeure

La Cour de cassation casse l’arrêt de la cour d’appel de Rennes et consacre une nouvelle définition du préjudice d’angoisse de mort imminente, indépendante du décès effectif de la victime.

Le principe pose par la Haute juridiction

La Cour de cassation enonce un principe clair : “À compter de la survenance du fait dommageable, la victime d’une atteinte corporelle ou d’une menace d’atteinte corporelle suffisamment graves pour qu’elle envisage légitimement l’imminence de sa propre mort subit un préjudice specifique qui se realise, en cas de survie de la victime, des lors qu’elle a conscience de la gravité de la situation et tant qu’elle n’est pas en mesure d’envisager raisonnablement qu’elle pourrait survivre.”

Cette formulation contient plusieurs éléments essentiels :

Les conditions de reconnaissance du préjudice :

  1. Une atteinte corporelle ou une menace d’atteinte corporelle
  2. Une gravité suffisante pour envisager légitimement sa propre mort
  3. La conscience de la gravité de la situation
  4. Une durée delimitee : jusqu’au moment ou la victime peut raisonnablement envisager sa survie

L’indépendance vis-à-vis du décès :

La Cour precise explicitement que ce préjudice existe “en cas de survie de la victime”, mettant fin a toute ambiguite : le décès n’est pas une condition de l’indemnisation.

Le fondement juridique

La Cour de cassation fonde sa décision sur l’article 706-3 du code de procedure pénale et sur le principe fondamental de réparation intégrale sans perte ni profit pour la victime.

Ce principe impose que toute personne ayant subi un préjudice resultant de faits presentant le caractère materiel d’une infraction puisse obtenir la réparation intégrale des dommages qui en resultent.

Refuser d’indemniser l’angoisse de mort imminente au seul motif que la victime a survecu reviendrait a laisser un préjudice réel sans réparation, en violation de ce principe cardinal du droit de la responsabilité.

Les enseignements pratiques pour les victimes

Un nouveau poste de préjudice a invoquer systématiquement

Cette décision impose désormais aux victimes d’agressions violentes ou d’accidents graves d’invoquer specifiquement le préjudice d’angoisse de mort imminente, distinct des autres postes de préjudice moral comme les souffrances endurees (SE) ou le préjudice d’anxiete (PA).

Ce préjudice presente des caracteristiques propres :

  • Il est temporellement delimite (de la survenance du fait dommageable jusqu’au moment ou la victime peut raisonnablement envisager sa survie)
  • Il requiert une gravité objective suffisante
  • Il nécessité la conscience subjective de la victime de l’imminence de sa mort
  • Il est autonome par rapport aux autres préjudices moraux

Les situations concernees

Au-delà des agressions comme celle subie par la famille C., de nombreuses situations peuvent donner lieu à l’indemnisation de ce préjudice :

  • Accidents de la route avec incarceration prolongee
  • Accidents du travail avec risque vital immédiat
  • Agressions avec arme
  • Sequestrations avec menaces de mort
  • Accidents domestiques graves (incendie, intoxication, etc.)
  • Accidents médicaux avec arrêt cardiaque ou detresse respiratoire aigue

La charge de la preuve

Pour obtenir l’indemnisation de ce préjudice, les victimes devront établir :

La gravité objective de la situation :

  • Nature des violences ou de l’accident
  • Circonstances factuelles demonstrant le danger mortel
  • Témoignages éventuels

La conscience subjective :

  • Certificats médicaux attestant de l’état psychologique
  • Recit de la victime des pensees eprouvees
  • Manifestations exterieures de l’angoisse (cris, pleurs, priere, etc.)

La durée de l’angoisse :

  • Chronologie precise des faits
  • Moment de la prise en charge médicale
  • Évolution de la perception du danger

La portee de la décision

Une cassation totale avec renvoi

La Cour de cassation a casse l’arrêt de la cour d’appel de Rennes “en toutes ses dispositions” et renvoie l’affaire devant la cour d’appel de Rennes autrement composee.

Cela signifie que la famille C. verrà son dossier reexamine en tenant compte de la nouvelle définition du préjudice d’angoisse de mort imminente. La juridiction de renvoi devra évaluer et chiffrer ce préjudice pour chacune des victimes.

Une condamnation symbolique du FGTI

La Cour de cassation a condamne le Fonds de garantie a verser à la famille C. la somme de 3 000 EUR au titre de l’article 700 du code de procedure civile (frais de procedure). Cette condamnation, bien que symbolique, marque la desapprobation de la Haute juridiction face àu refus initial d’indemnisation.

Un impact sur toutes les procedures d’indemnisation

Cette jurisprudence s’appliquera désormais :

  • Devant les CIVI pour les victimes d’infractions
  • Devant les juridictions civiles en matière de responsabilité
  • Dans le cadre des transactions avec les assureurs
  • Pour l’évaluation des préjudices par les experts médicaux

Le tableau recapitulatif des préjudices en jeu

Poste de préjudiceVictimeNatureObservation
Angoisse de mort imminenteM. C.Préjudice moral temporairePendant la période de ligotage et menaces jusqu’à liberation
Angoisse de mort imminenteMme C.Préjudice moral temporairePendant la période de ligotage et menaces jusqu’à liberation
Angoisse de mort imminenteJ. C. (4 ans)Préjudice moral temporaireTémoin des menaces sur ses parents, conscience adaptée à son age
Angoisse de mort imminenteY. C. (8 ans)Préjudice moral temporaireTémoin des menaces sur ses parents, conscience adaptée à son age
Souffrances endurees (SE)M. C.Préjudice moral temporaireCoups au visage avec crosse de fusil
Souffrances endurees (SE)Mme C.Préjudice moral temporaireViolence physique et psychologique
Préjudice esthetique (PE)M. C.Préjudice physiqueSéquelles faciales éventuelles
Déficit fonctionnel temporaire (DFT)M. C.Préjudice fonctionnelArrêt d’activité professionnelle
Préjudice d’anxiete (PA)TousPréjudice moral permanentAngoisse durable post-traumatique

Montants non determines à ce stade - renvoi devant la juridiction de fond

Conséquences pour l’évaluation des préjudices

Un préjudice distinct a évaluer séparément

Les experts médicaux et les juridictions devront désormais évaluer l’angoisse de mort imminente comme un poste autonome lors de l’expertise médicale, sans le confondre avec :

  • Les souffrances endurees (SE) qui correspondent à la douleur physique et morale globale
  • Le préjudice d’anxiete (PA) qui correspond aux angoisses posterieures et durables
  • Le préjudice moral général

Des critères d’évaluation a definir

Si la Cour de cassation pose le principe, elle laisse aux juges du fond le soin d’évaluer concrètement ce préjudice. Les critères pertinents pourraient inclure :

  • La durée de l’angoisse (quelques minutes, heures, jours)
  • L’intensite de la menace (gravité des violences ou de l’accident)
  • Le degre de conscience de la victime
  • Les circonstances aggravantes (presence d’enfants, cruaute particulière, etc.)
  • L’age et la vulnerabilite de la victime

Des montants qui restent a déterminer

À ce jour, il n’existe pas de bareme établi pour ce préjudice. Les premières décisions qui interviendront suite à cet arrêt de principe seront determinantes pour fixer des références indemnisables.

On peut néanmoins anticiper que les montants devront tenir compte de la spécificité et de la gravité de ce préjudice, sans qu’il soit pour autant confondu avec les autres postes de dommage moral.

Conclusion : une avancee majeure pour les droits des victimes

L’arrêt du 22 janvier 2026 marque une étape decisive dans la reconnaissance et l’indemnisation des préjudices psychologiques subis par les victimes d’infractions et d’accidents.

En consacrant l’autonomie du préjudice d’angoisse de mort imminente et son indemnisation indépendamment du décès de la victime, la Cour de cassation assure une réparation plus complete et plus juste.

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement général d’affinement de la nomenclature des préjudices, visant a identifier et réparer chaque dommage specifique subi par les victimes.

Pour les victimes d’agressions violentes ou d’accidents graves, cette jurisprudence ouvre la voie à une meilleure reconnaissance de la souffrance psychologique extrême qu’elles ont traversee, même si elles ont eu la chance de survivre.

Il appartiendra désormais aux victimes, assistees de leurs avocats, d’invoquer systématiquement ce poste de préjudice et de démontrer que les conditions fixees par la Cour de cassation sont reunies dans leur situation particulière.

**Vous avez été victime d’une agression violente ou d’un accident grave au cours duquel vous avez cru mourir ? N’hesitez pas a faire évaluer l’ensemble de vos préjudices,

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le préjudice d'angoisse de mort imminente ?

Il s'agit d'un préjudice moral specifique subi par une victime qui, suite à une agression ou un accident, à la conscience aigue qu'elle va mourir. Contrairement à ce que pensaient certaines juridictions, ce préjudice peut être indemnise même si la victime a survecu. Il correspond à la souffrance psychologique extrême eprouvee pendant le temps ou la personne croit sincerement que sa mort est imminente.

Faut-il que la victime soit decedee pour obtenir l'indemnisation de ce préjudice ?

Non, c'est précisément ce que clarifie cet arrêt de la Cour de cassation. Le préjudice d'angoisse de mort imminente peut être indemnise des lors que la victime a vecu une situation suffisamment grave pour qu'elle envisage légitimement l'imminence de sa propre mort, qu'elle ait survecu ou non. Ce qui compte, c'est la conscience qu'avait la victime, au moment des faits, de l'imminence de sa mort.

Comment prouver qu'on a subi ce préjudice d'angoisse de mort imminente ?

Il faut démontrer que les circonstances de l'agression ou de l'accident etaient suffisamment graves pour envisager légitimement sa propre mort, que la victime avait conscience de cette gravité, et que cette angoisse a dure jusqu'au moment ou elle a pu raisonnablement envisager qu'elle pourrait survivre. Des certificats médicaux, des témoignages et une description precise des faits sont essentiels pour établir ce préjudice.

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